La première expédition vélivole française dans la Cordillère des Andes, pourquoi, comment, les résultats et le futur.
L'idée remonte à 4 ans, lorsqu'un pilote argentin de mon club, Aimar Mattanò, ancien commandant de bord d'Aerolineas Argentinas, connaissant mon intérêt pour les grands vols en onde, vint me trouver en me disant: "Jean-Marie, ce pays est fait pour toi. Le vent y souffle à 50 nœuds et plus de septembre à décembre, rotors et lenticulaires peuplent le ciel jour et nuit, tu devrais y faire un tour". Après avoir fait rapidement l'addition, je dus immédiatement abandonner l'idée d'y aller seul avec mon planeur. En 2000, je relance le projet avec deux partenaires qui renoncent au dernier moment.
L'idée remonte à 4 ans, lorsqu'un pilote argentin de mon club, Aimar Mattanò, ancien commandant de bord d'Aerolineas Argentinas, connaissant mon intérêt pour les grands vols en onde, vint me trouver en me disant: "Jean-Marie, ce pays est fait pour toi. Le vent y souffle à 50 nœuds et plus de septembre à décembre, rotors et lenticulaires peuplent le ciel jour et nuit, tu devrais y faire un tour". Après avoir fait rapidement l'addition, je dus immédiatement abandonner l'idée d'y aller seul avec mon planeur. En 2000, je relance le projet avec deux partenaires qui renoncent au dernier moment.
Re-belotte en 2001 mais les évènements du 11 septembre me suggèrent d'annuler l'expédition du planeur, par contre j'irai en éclaireur faire du tourisme et le tour de tous les aéroports, d'Ushuaia à Loncopuhé, un peu en avion de ligne, un peu en louant des PA 18 localement.
Excellente initiative qui m'a permis de poser les jalons de l'expédition 2002, et surtout de faire connaissance avec des personnages clés sans lesquels rien ne peut de faire en Argentine. Là dessus, se greffent les exploits de Klaus Ohlmann qui me renforcent dans ma conviction qu'il faut y aller à (presque) n'importe quel prix.
Une expédition commencée sous le signe de l'em... dement maximum
Le budget 2002 est bouclé, les participants confirmés (merci les gars!), lorsqu'un douanier Génois zélé décide d'attendre le retour de son chef pour signer la procédure d'exportation temporaire, ce qui fait rater le bateau et attendre une semaine de plus. Mais la poisse s'acharne sur ce transport et pour cause de grève des dockers à Algeciras, le bateau qui devait charger le conteneur saute l'escale et tout se décale d'une autre semaine. L'équipe en place à Bariloche ira donc à la pèche à la truite, je retarderai mon départ de deux semaines, et Roger Biagi décide de reporter son arrivée au 29/12, ce qui oblige Vivian Lapérrière à anticiper son arrivée de trois semaines. Je passe sur les tentatives de changer de bateau, de mettre le conteneur sur un camion pour le charger sur un bateau d'une autre compagnie à Valencia, opération annulée à la dernière minute car l'autre bateau décide de quitter Valencia avec un jour d'avance, toujours pour cause de grève..... Cette affaire aura au moins eu le mérite de mettre en pleine lumière l'immense irresponsabilité des compagnies de navigation, leur seule garantie étant d'acheminer la marchandise dans un délai de.... douze mois! Message bien reçu pour l'année prochaine.
Nous voici donc à Buenos Aires, atterrissage simultané avec l'arrivée du bateau, mercredi 11 décembre, puis Aimar Mattanò et ses amis de L'Aéro-club Albatros me guideront 12 heures par jour pendant deux jours dans les méandres du ministère de la Fuerza Aerea et des douanes. Un marathon hyper stressant où chaque ligne du document d'expédition est un prétexte pour refuser l'importation. Heureusement, mes accompagnateurs ont les nerfs solides, connaissant les règles de ce jeu sordide et finalement, vendredi 13 à 17 heures (c'est vrai!), l'attelage piloté par le couple Fernando et Irene Repicky (lui pilote et elle instructeur au club Albatros), accompagnés de Vivian et Walter, prend la direction de la Pampa avec 1.600 km de piste en perspective.... Bon courage les gars! Je prendrai l'avion et préparerai le terrain à Bariloche, c'est à dire dégager la piste des arbustes locaux sur 30 m de large et 800 m de long, en compagnie du chef pilote Javier Adem (un autre personnage clé de cette expédition), de Martha Mattanò et de ma chère et tendre épouse.
Dernière surprise: pas de place dans le hangar, contrairement aux promesses. Trop d'avions, dont deux "infirmes" en réparation, non déplaçables. Heureusement, les haies de cyprès qui prolongent le hangar offrent un abri bien protégé du vent, mais malheureusement pas contre la poussière. L'extrême amabilité et le dévouement de Javier et du mécano Orlando Dominguez feront qu'une petite place à l'abri sera toujours trouvée lors des trop nombreuses interventions sur le moteur.
Bref, le dimanche 16 décembre à 18h, le planeur est monté et fait son vol d'essai.
Un galop d'essai du 17 au 19 décembre
Trois jours, c'est le temps qu'il me faudra pour retrouver mes billes, prendre mes repères, retrouver un minimum d'assurance dans un paysage aussi splendide que déroutant. Le Nord est certes toujours au même endroit, mais c'est le contraire de chez nous, il apporte la chaleur et l'humidité, et en thermique, ce sont les faces Nord Ouest qui devraient donner. Quand aux vents de Sud, ils n'apporteront que grande stabilité et pas d'onde (orographie parallèle au vent). La loi de Coriolis fonctionne, mais dans l'autre sens et pour ceux qui connaissent un peu le ciel, tout est à réapprendre. Seul point commun avec les Alpes: par vent d'Est, restons au lit, stabilité garantie
Sandwich aux lentilles style Pyrénéen
Ces trois jours seront l'occasion de découvrir le grand local, dans un rayon de 150 km, toujours en onde, de faire connaissance le 17 avec l'onde sèche et un retour face à un vent de 80 km/h sans aucune matérialisation où une arrivée à 100 km en partant de 6.000 m n'a aucune chance d'aboutir, plus jamais plus çà! Avec Damien, première et dernière incertitude, ce pays n'est pas fait pour cela. Nous resterons donc toujours en local certain d'un aéroport.
Le 18, avec Fabrice, nous goûtons à l'onde style Pyrénéen avec sandwich aux lentilles se refermant avant que tu n'aies le temps de filer. Pour donner une idée de la rapidité d'évolution de la nébulosité dans ce coin, le club local a dû aménager une piste de secours au pied de la pente de service distante seulement de 8 km du club, car il arrive que le remorqueur n'ait même pas le temps de rentrer au bercail quand çà se bouche.
Par contre, le planeur peut rester en local sur la pente pendant des heures en attendant une amélioration. Nous avons donc fait la même chose mais à 150 km du terrain, en parking vers 6.000 m, convaincus de devoir découcher à Piedra del Aguila, lorsque sur le coup de 19h, le ciel s'ouvre et c'est le cul par dessus la tête que nous rejoignons notre lac de Nahuel Huapi, au grand soulagement du contrôleur de Bariloche.
Les choses sérieuses commencent le 20 décembre
Le 19, je passe les manettes à Vivian et Diego Volpi qui feront également le tour du grand local à plus de 6.000 m en remontant à San Martin de Los Andes et visitant sa majesté le Volcan Lanin, monument incontournable du spectacle andin.
500hPa, vents le 20-12
Je profite de cette journée de repos pour vérifier le fonctionnement du système de prévision et d'alerte météo préparé gracieusement par le centre EPSON METEO de Milan, dirigé par un vélivole, qui a réussi à mettre sur pied en quelques semaines un site Internet me donnant en mode automatique les prévisions de vent, température et isohypses à 700 et 500 hPa, de 18 à 96 heures par tranches de 4 heures, mis à jour deux fois par jour, avec en plus commentaires personnels du prévisionniste par e-mail.
J'avais donc reçu une alerte météo pour ce jeudi 19, mais n'y ai pas cru et ai préféré attendre le lendemain. Klaus prendra la même décision mais je ne le saurai qu'après coup. Donc préparation pour le premier grand vol, et suivant les conseils de Sylvie Denais (voir les JVV), nous décidons de nous "charger" en hydrates de carbones (sucres lents) chez Alberto, spécialiste de pâtes fraîches.
Excellente idée, nous n'aurons aucun problème physiologique en 14 heures de vol, contrairement au vol du 24. Rendez-vous avec Fabrice Papazian pour le petit déjeuner à 4h30, notre hôtelier nous ayant tout préparé la veille.
Premier circuit: Record du monde égalé
Première décision, première erreur: le réveil à 4h, c'est trop tard. Bien que la préparation des pilotes et la mise en piste se déroulent sans aucun problème, nous décollons à 6h27 alors que nous étions autorisés à le faire à 5h40. Le prochain réveil sera donc à 3h30. L'habillage dans la lumière blafarde du hangar à une température digne d'un entrepôt frigorifique tient plus de la cérémonie d'investiture d'un Kamikaze que de la préparation aux joies du vol à voile. Impossible de décrire l'état d'âme lorsque le réveil sonne à pareille heure en vacances, c'est plus du sport, c'est de la torture. Le vent au sol est standard, c'est à dire 30 kt du 300, et passera à 40-55 kt du 260 ±10° entre 4.000 et 7.000 m.
Deuxième décision, deuxième erreur: nous partons avec une déclaration d'aller et retour de 1.000 km vers le Sud, il aurait fallu déclarer 2.000 km. Allez savoir....! Par contre, la direction était la bonne.
Aéroport commercial
Bariloche Départ 20/12 06:59
Troisième décision, troisième erreur: le point de départ à 20 km dans le SW du terrain n'est pas bon et je coupe le moteur trop tôt et trop près du terrain. J'avais choisi ce point car situé sous le vent d'une crête bien orientée et connue pour ses ressauts, mais il aurait fallu y aller au moteur, les ascendances locales étant plutôt molles, 1 à 2 m/s. Nous le passons à 7h18, soit une demi heure plus tard que si nous nous étions "largués" directement sur le point (photo 4).
A partir de maintenant, c'en est fini des grosses erreurs, avec même quelques décisions plutôt chanceuses. La cordillère est totalement bouchée, aucun relief n'est visible, et nous suivrons "on top" les ondulations de la couche alors que la pampa, à seulement 30 km à notre gauche, est bien dégagée avec des lignes de cumulus bien marquées, mais apparemment sans relief. Il nous aura fallu 200 km pour comprendre (les vols précédents nous l'avaient pourtant clairement suggéré) que ce n'est pas la Cordillère qui crée les meilleures ondes, mais les petites collines et autres mesetas de la pampa, avec seulement 500-1.000 m d'altitude, dans une masse d'air fortement "foehnisée" et donc séchée et stabilisée par la Cordillère.
Entrée maritime Altamiran
20/12 11:04
Au cours des vols successifs, nous devrons même nous reculer de 100 km par rapport à la chaîne principale pour naviguer le long de ressauts matérialisés uniquement par des cirrus vers 10.000 m mais incroyablement "énergétiques". A se demander s'il ne s'agit pas là d'une onde différente, à un seul ressaut que j'aime identifier sous le nom de "saut de Bidone", physicien italien qui a découvert ce phénomène vers la fin du 19e siècle, et, selon moi, à l'origine de celui observé dans les Alpes ou les Pyrénées, lorsqu'un seul nuage matérialise un seul ressaut sur plusieurs centaines de km de long, parallèlement à la ligne de crêtes.
Bref, arrivés à Esquel, soit 200 km, nous basculons deux fois sur les ressauts plus arrières, plus secs. Les sommets des nuages sont entre 3.000 et 4.000 m, et ne montons pas au-dessus de 5.000 m, pour ne pas perdre de temps, car les Vz ne sont "que" 2 à 3 m/s.
Vers 10h et 300 km, du côté de Corcovado, le ciel change et se ferme, les nuages s'orientent parallèlement au vent, les ondulations de la couche se font plus difficiles à identifier et notre altitude dégringole tout doucement (photo 5). Gyroscopes en marche par sécurité, vérification du petit local de José de San Martin, le temps de comprendre qu'une entrée maritime est en train de tout gâcher et le calage du Mac repasse à zéro. Plus question d'aller vite, il faut rester en vol. Correction à gauche 30° vers un trou sur la pampa qui promet, et qui tient ses promesses.
Vers une veillée de Noël pas ordinaire
Les jours suivants seront consacrés à l'entraînement des participants au stage, toujours en onde, toujours avec les mêmes vents, et c'est avec une tristesse non dissimulée que nous saluons le départ des Fayençois. C'est bientôt Noël, nos pensées vont aux enfants du club, et la journée du 23 sera consacrée à la distribution des cadeaux. Une visite de courtoisie au commandant de l'aéroport s'impose car les rapports sont parfois tendus, seulement deux contrôleurs étant certifiés en langue anglaise, et notre espagnol voisin de zéro conduit à quelques cafouillages. Avec quelques bonnes bouteilles et des "panettoni" pour toute l'équipe de la tour, changement radical de climat. Le dialogue en "Itañol" fonctionne, chacun prend connaissance des problèmes des autres et nous finissons par trouver un accord. La phraséologie type (demande et réponse) sera imprimée et présente à bord, notre transpondeur sera en service en présence de trafic commercial (pas pour la tour qui n'a pas de radar, mais pour les avions de ligne qui sont équipés de TCAS), nous éviterons les mouvements dans le rayon de 10 NM lors des heures de pointe, et tout se passera parfaitement.
Le ciel féerique du 23/12
Le ciel du 23 est féerique, Klaus tournera un yo-yo de 2.214 km. Passage sur Internet et surprise: situation définie "extrêmement intéressante" par mon météo pour le lendemain. Diego Volpi prendra donc la place avant, réveil à 3h30.
Première erreur: au lieu d'appliquer le "régime spécial grand vol", nous nous laissons convaincre par Damien et Christine de goûter le Bife de Lomo Especial du restaurant La Marmite, certes excellent, mais totalement inadapté aux contraintes de confinement d'un planeur pendant 15 heures..... Avec un coucher à 1 heure pour cause d'analyse des vols, mise à jour des bases de données aéroports, VOR et TMA (peu nombreuses mais à respecter scrupuleusement), il ne reste pas grand chose pour le repos. Toutefois l'expérience m'a démontré que les meilleures performances sur grands vols sont celles réalisées après peu de sommeil, lorsque l'organisme n'est pas en excès de vitalité, donc pas de nervosité, pas de décision résultant d'un saut d'humeur ou d'une impulsion mal contrôlée. Ce sera vrai demain.
Deuxiéme circuit: encore un record du monde égalé
C'est seulement en quittant le parking à 5h20 que nous nous rendons compte que quelque chose a changé par rapport aux jours précédents (de nuit, aucune vision du ciel): Anne-Marie doit rester accrochée à la roue d'aile tant les turbulences sont fortes. Difficile d'ouvrir la verrière, il nous faut mettre la voiture devant le nez pour nous installer. La surprise arrive lors du décollage à 5h50 (10 minutes de retard sur le soleil): nous montons à vitesse sol nulle, comme un hélicoptère. Anne-Marie est effrayée et s'attend à un retour en détresse, nous nous contentons d'augmenter un peu la vitesse pour ne pas reculer, mais nous n'arriverons jamais en bout de piste! Pas de panique, le point de départ est exactement 90° à gauche pour 19km et nous nous laissons dériver tout doucement, avec une vitesse sol de 40-50 km/h. Le vent est 60 kt du 270°, soit le double des autres jours. On était venu pour le vent, on l'a eu!
Première surprise: ni les pentes ni le départ ne donnent. Il doit y avoir une opposition de phase mais avec un tel vent, le moteur est inutile puisqu'on ne peut pas voler vite, impossible de faire de la prospection et d'ailleurs nous perdons 500 m plein gaz face au vent sans avancer d'un mètre. Décision immédiate de retour au terrain et remise en route verticale terrain.
Deuxième surprise, le moteur est en panne. Il cafouille avec 600 t/min de moins et nous devons rapidement le remettre dans sa boîte, en local de la pente de service où un seul passage nous propulse de 2.000m à 3.000m! Nous étions partis avec une déclaration d'aller et retour de 2.000 km vers le Sud, ce sera pour une autre fois! A ce point, autant profiter des pentes et des ondes de la splendide vallée du Rio Limay en partant vers le Nord, et sans aucun arrêt nous arrivons à 5.800m sur l'aéroport de Chapelco pour y découvrir que les planeurs n'ont pas encore décollé, et ne décolleront d'ailleurs pas. Le ciel se bouche d'ailleurs sérieusement sur l'aéroport et vers le Nord, et force est de remettre cap au Sud, en passant cette fois par la plaine, fort des expériences précédentes.
Le vol vers le Sud est similaire à celui du 20 décembre, mais décalé de 50 km vers la plaine, exploitant exclusivement les ondes des collines et des mesetas de la Pampa. Le rôle de la Cordillère étant essentiellement de préparer la masse d'air à de bonnes conditions ondulatoires par assèchement, stabilisation et augmentation de la vitesse. Par contre, l'entrée maritime au sud de Corcovado, qui nous avait tant gênée lors du vol précédent, est aujourd'hui matérialisée par l'absence quasi totale de ressauts, les nuages (2/8) étant alignés dans le lit du vent. Pour trouver des rotors là-dedans il faudrait une boule de cristal! Toutes nos tentatives n'apportent au mieux que des 0,5 m/s et le local de José de San Martin s'impose au plus vite. Barre à gauche 90°, il faut sauver le vol, direction les collines à 25 km de l'aéroport. Plus au Sud, le ciel est bouché partout, même sur la Pampa, aucun ressaut, le vent (120 km/h) tourne au 220°, tout est clair. Nous sommes trop près du centre dépressionnaire, l'aventure sudiste est terminée, il faut remonter au Nord. Nous venons de parcourir 560 km en moins de 4 heures sans jamais nous arrêter, c'est déjà pas mal.
Le ressaut d'Esquel,
un petit bijou toujours au rendez-vous
Les collines de la Loma Pelada (800 m sol) sont en phase avec celles au vent ainsi qu'avec les fonds de vallée et fonctionnent bien, et nous quittons 2.800m en cheminant le long des rotors et de l'orographie, petit jeu qui nous remonte à 7.800m au bout d'une heure trente et 260 km avec moins de 5 minutes d'arrêt.
Ce niveau convient au contrôleur de Bariloche qui nous laisse traverser vers le Nord à plus de 80 km sous le vent de la Cordillère, sous un voile de cirrus et d'alto stratus dont la déformation imposée par le ressaut nous balise notre route. Que faire maintenant? En priorité se faire plaisir, aller le plus loin possible, découvrir un monde nouveau, pas nécessairement des kilomètres en yo-yo. Nous décidons donc d'aller le plus loin possible au Nord en calculant le demi-tour en fonction de la moyenne réalisée sur la dernière branche. Le vent est toujours du 240°-250° pour 120 km/h, une petite composante arrière et l'altitude nous font apparaître des vitesses sol dépassant 330 km/h. Pourvu que çà dure! Mauvaise surprise du côté de mes intestins, qui protestent contre mon immobilité. Croisons les doigts!
La plaine se couvre, trouver de bons trous devient de plus en plus difficile, n'ayant aucune référence historique. Décision est prise de revenir sous le vent de la Cordillère qui, au Nord de San Martin, est une chaîne continue sans les surprises du Sud. Il est 13h, nous venons de passer Piedra Del Aguila et de parcourir 500 km en 2h20 pratiquement sans arrêt depuis notre point bas de José San Martin. Barre à gauche 45° et retour à l'onde de ressaut classique sur 7/8 de nuages, mon menu préféré. Tout marche parfaitement même si la lecture du ciel n'est pas des plus simples, tant les nuages sont tordus et sur la frontière chilienne par le travers de Las Ovejas (ville et aéroport identifiés), rien ne va plus.
Accrochage au volcan Domuy
Vario = 15 m/s
L'altimètre tombe à 4.700m, le vent à 70 km/h et pour ne pas perdre de temps, il nous faut repartir en vol de pente sur la Cordillera del Viento, dont le majestueux Volcan Domuy (4.700m) nous invite à goûter son ressaut et nous voilà varios bloqués en négatif sous le vent vers rotor et lenticulaire. Extraordinaire: 14,5 m/s à l'accrochage, 8 m/s moyen jusqu'à 7.900m que nous laissons volontairement car c'est le niveau maximum autorisé en planeur
(NOTAM permanent pendant la saison d'onde, c'est pas beau çà?). Six minutes d'arrêt après 800 km de croisière ininterrompue en 4h20.... Voilà qui nous encourage à continuer. Il est 15h40, il reste 6h de lumière, toujours cap au Nord!
La situation apparaît maintenant beaucoup plus simple. La masse d'air est plus sèche et nous voguons tranquillement sur 1 à 2/8 de cumulus rotors avec un vent du 250° pour 80 km/h, par rapport à une ligne de crête totalement visible et sans aucune surprise. La sympathique contrôleuse de Malargue nous accorde tout niveau demandé mais s'inquiète d'une éventuelle pénétration dans la TMA de Mendoza (voie aérienne stratégique conduisant à Santiago du Chili), et nous la rassurons car nous avons bien l'intention de dormir dans notre lit ce soir. Lorsque enfin apparaissent le volcan Maipu (5.323m) et la Laguna Diamante, tout change. Les sommets sont dans la crasse, la route est coupée. Continuer signifie se décaler de 50 km sur la plaine, certes faisable, les lenticulaires nous attendent, mais le retour au bercail de jour serait sérieusement hypothéqué. Et puis les réunions avec mes intestins se font de plus en plus fréquentes et violentes et une arrivée de nuit dans ces conditions ne me paraît pas saine. Un petit calcul me dit que battre le record du monde semble impossible, inutile donc de risquer. Nous ferons demi tour quand nous serons à environ 800 km de chez nous avec 4h30 de lumière restante, cela nous laissera une demi heure de sécurité de jour plus une autre demi-heure de nuit, l'aéroport international balisé fermant à 22h, en supposant de tenir les 180 km/h de moyenne de l'aller. Avec un aéroport tous les 100km, aucun problème pour interrompre l'arrivée en cas de problème (je pense surtout à mes viscères...).
Virage devant la Laguna Diamante
et le volcan Maipu
Un petit coup d'œil sur la côte du Pacifique et Santiago du Chili que nous devinons à 100 km devant nous. Demi tour donc devant la Laguna à 17h et 780 km , le pari sera tenu avec une demi heure d'avance et exactement 180 km/h de moyenne avec deux arrêts de 4 et 5 minutes.
Nous basculons à gauche sur le "piémont" andin décalé de 36 km vers l'Est, qui nous semble mieux organisé et nous permet ainsi de reprendre le contact avec la Pampa, jusqu'au fameux ressaut du volcan Domuy où le 8 m/s toujours présent nous remonte à 7.200m sans nécessité de nous arrêter. Mais plus question de faire du tourisme, il faut "rester sur le trait" et rentrer plein pot. Avec 500 km, 60 km/h de composante de vent de face et 3h30 de lumière, c'est bien parti.
Sur cette branche, nous retrouverons la forte nébulosité de l'aller, en augmentation, et la navigation n'est pas simple, la lumière faiblissant compliquant l'appréciation du bon côté des bons nuages. L'aéroport de Chapelco est invisible, inutilisable pour détournement (pas question de faire une percée IMC avec les ailes à -30°C!), heureusement, ceux de la plaine sont dégagés. Arrivés à Bariloche avec 30 minutes d'avance et 3.000m, nous consommons notre altitude en ajoutant 45 km, 3 points oblige...
Atterrissage 6 minutes avant le coucher du soleil aéronautique, 15h42 de vol, 2.430 km sur 3 points, 2.200 km sur deux points (équivalent à l'aller et retour). La page statistique de SeeYou relative au 2.430 km est jointe, très similaire à celle du vol précédent: finesse moyenne 1.410, au total 9 arrêts (y compris ceux inférieurs à 45 secondes) pour 22 minutes, soit 2,5% du temps de l'épreuve. C'est le record du monde en vigueur, mais vu qu'une distance de plus de 2.600 km est en cours d'homologation, nous n'avions aucune chance de faire mieux. Donc pas de regret. Notre plus grande satisfaction est d'avoir viré le point le plus au Nord jamais tourné (du moins selon la documentation disponible sur Internet), point historique par excellence puisque c'est là qu'Henri Guillaumet écrivit, le vendredi 13 juin 1930, une page héroïque de l'histoire de l'aéronautique en général et en particulier de l'Aéropostale de Daurat, Saint Exupery et ses compagnons.
Puisqu'il nous faut revenir sur terre, après avoir remis en ordre le brave MM et mes intestins, il est 23h passées lorsque nous réalisons que c'est Noël, et c'est la brasserie El Viejo Munich qui nous accueillera pour y goûter leur spécialité: la chukrut!
C' en est fini de l'onde: vent sur "OFF" jusqu'à mon départ
Le 25 décembre, pluie diluvienne toute la journée sur la ville mais soleil sur l'aéroport, protégé par le fœhn, journée passée à réparer le moteur. Le 26, panne magnéto au décollage pour Vivian et re-belotte à l'atelier. Le 27, tentative de grand vol avec le chef pilote Javier, qui se solde par 300 km en 5 heures au ras des marguerites (ou plutôt des Notros, l'arbuste fleuri local). Le samedi 28, tout change, La température passe soudainement de 10 à 20°C, la ville se remplit de touristes, nos "Parisiens" Roger Biagi, Jean-Patrick et Monique Guillaud débarquent, c'est le premier jour des vacances d'été, mais pour nous, c'est l'enfer. Le vent tombe brutalement, je ne le reverrai plus jusqu'au jour de mon départ le 8 janvier, comme si Eole avait voulu me saluer, avec un ciel de rêve comme au premier jour.
Splendides ces cumulus mais peu
fréquentables, regardez vers le bas!
Et comme par enchantement, les premiers cumulus remplacent les rotors. Ils sont splendides, bases vers 3.000m, mais quelle déception: comment voyager en sécurité sous ce plafond lorsque le sol est à 500-1.500m et qu'il n'y a aucune chance de survie aux vaches dans un rayon de 100 km?
Ce sera donc avec des calages voisins de zéro que nous découvrirons finalement à visage découvert les pentes qui nous prodiguaient hier leurs ondes si généreuses, avec des arrivées parfois hyper tangentes calées à zéro et 500m de mieux pendant 80 km, sur un terrain ayant la même pente que notre plan, soit au mieux 500 m sol au-dessus de la forêt vierge ou du désert. Le plus tranquille étant Jean-Patrick, nullement inquiet puisque ce plan est justement celui standard d'approche de son B777. Ceux qui ne croyaient pas encore totalement aux calculateurs ont viré leur cuti. Roger Biagi découvrira que le directeur de vol, rebaptisé Badin acoustique ("la trompette" comme il dit) est infiniment plus précieux que le vario dont il vénérait le culte (je n'en ai d'ailleurs pas d'électrique en place avant).
Quant au moteur, après une rupture de la courroie d'hélice, d'une bougie et d'une bobine d'allumage, toutes réparées, il décide le 7 janvier de ne plus fonctionner du tout et le stage se terminera en remorqué. Pour clore en beauté la loi de Murphy, il faudra changer de roue du planeur le 9 janvier, la remorque en perdra une lors du retour au beau milieu de la pampa puis l'autre en plein centre de Buenos Aires. Merci Vivian, Walter, Fernando, Aimar et compagnons du Club Albatros! Pas racontable sur ces pages, mais de quoi alimenter les longues soirées d'hiver!
Et maintenant?
Eh bien nous préparons la prochaine expédition, en espérant cette fois être prêts plus tôt, pour voler dès mi-novembre. Si certains désirent venir avec leur planeur, il conviendra d'étudier la formule du conteneur acheté et aménagé, transporté jusque sur l'aéroport, sans remorque. L'idéal serait d'avoir un standard et un 15/18 mètres, bien équipés en oxygène et batteries doublées avec cellules solaires, la motorisation n'étant, à Bariloche, pas absolument indispensable (à condition de ne pas demander un remorqueur tous les matins à 5h30!). Par contre, pas de moteur signifie ballast et antigel pour -30°C, à prévoir dans le budget (360 $ le fût de 50 litres). (photo 18)
Bons vols!
®Jean-Marie Clément, avril 2003
Photos Jean-Marie Clément et Fabrice Papazian