Le hasard de la vie a voulu qu’en moins d’un an une foule de changements imprévus se soient accumulés, tant sur les plans professionnel que familial, me contraignant in primis à sacrifier la saison « européenne » et à anticiper un changement professionnel. A mauvaise fortune bon cœur, nous décidons donc de prendre trois mois off et de piloter l’expédition Patagonienne sur place du premier jusqu’au dernier jour, c'est à dire de novembre à début février. Et en profiter pour voir à quoi ressemble l’été austral, car nous avions toujours quitté ce pays en fin de printemps, fin décembre.
Vols et records
Un seul vol de record pour toute la saison et toutes les équipes présentes sur place, réalisé avec un Ventus 15 mètres. Le premier aller et retour français en 15 mètres. Fichier téléchargeable
Avec la chaleur de janvier et les thermiques, les petits condors apprennent à voler et nous apprenons à mieux les connaître. Des films et des images inédites et extraordinaires à cette page.
4 records en un seul vol en Ventus 15 mètres
Le premier aller et retour français de 1.000km dans cette classe, la vitesse sur ce parcours à 128,7 km/h, la distance sur 3 points déclarés 1.187,6 km et celle libre sur 3 points de 1.412,3 km.
La classe 15m pour les records est injustifiée
Nous démontrons que la classe 15 mètres pour les records de vitesse et de distance, tels que ceux établis en Patagonie, est injustifiée: dans ces conditions météorologiques, ces planeurs ont des performances similaires à celles des "orchidées" de 30 m d'envergure. Démonstration ici.
Etant cette année confortablement logés à Bariloche, et comme le coût de la vie est quatre fois moindre qu’en Europe, le bilan économique était donc favorable à un prolongement de notre séjour Argentin. C’est d’ailleurs le raisonnement que tiennent aussi les pilotes l’équipe germano-hélvétique dont le QG est à San Martin de Los Andes, 150km plus au nord. Certains sont en retraite, d’autres réussissent à gérer leur entreprise par Internet, un autre ferme son hôtel pendant l’hiver. Les évènements vont donc me contraindre à adopter ce statut atypique de « presque retraité » hyperactif!
Avec la participation de "papy" Michel Fache qui m’accompagnera pendant près de deux mois, ce séjour aura été extrêmement agréable, et la qualité de la vie aura plus que compensé la médiocrité de la météo. Alors que dans ces mêmes pages, nous écrivions en 2004 que sur les trente jours de séjour nous n’avions pas vécu un seul jour sans vent, nous avons souvent subi cette année des conditions bien différentes. Les analyses du Centre Epson Météo de Milan nous ayant permis de bien gérer ces moments de détente, chacun en a profité pour organiser son temps libre selon ses préférences et découvrir ce pays extraordinaire, VTT, canoë-kayak, trekking sur les volcans, randonnées équestres et rodéo, navigation de plaisance, pèche à la truite (Michel et moi ne sommes jamais rentrés bredouilles !), et grâce aux nombreux vols directs maintenant disponibles depuis Bariloche, visite des glaciers à El Calafate et même Ushuaia.
Cette saison nous a finalement permis d’approfondir nos rapports avec ses habitants et ses coutumes et nos connaissances du pays. Finie la pathologie du record permanent, « la recordite », les yeux rivés sur les écrans, la tête dans les nuages (surtout au dessus !). En levant les yeux au-dessus de nos PC et remis les pieds sur terre, un univers merveilleux (sous CAVOK, bien entendu…) nous est apparu et y avons noué des relations profondes avec des gens formidables dans des coins où il fait vraiment bon vivre! La caractéristique majeure qui se dégage de cette vie est la relaxation, ce sentiment de béatitude tranquille, bref, le zen total.
Comment résister à la contemplation d’un coucher de soleil ou d’un lever de lune sur le lac miroir reflétant une constellation de lenticulaires? Ce qui n’empêchait pas d’être présents en piste à 5h avec joie quand il le fallait, non sans avoir pris soin de mettre les cannes à pèche dans le coffre, au cas où…. !
Une météo placée sous le signe d'un réchauffement encore plus global.
Dans la continuité de la caractéristique de l’an passé, nous aurons vécu des périodes de ciel bleu sans aucun souffle de vent allant de 3 à 4 jours consécutifs en novembre, à une semaine en décembre, pour clore à trois semaines en janvier après le dernier vol en onde du 8 janvier. Mais ça c’est normal, il faut bien que "thermique se passe" et c’était un vrai plaisir que de décoller en short à 14h !
Mais ce qui était une surprise pour moi n’en était pas une pour mon expert météo qui, lors du débriefing, s’est exclamé avec un majestueux "finalement, il est arrivé !". Mais qui, mais quoi ? Eh bien, le réchauffement de l’atmosphère dans les couches supérieures de la troposphère, c'est à dire de environ 5.000m (± 1.000) à la tropopause, située vers 10.000 – 12.000m. Les medias nous bombardent de réchauffement global en surface, de désertification, de fonte des glaces et autres catastrophes, mais cette augmentation de température ne s'était pas encore totalement répercutée sur les couches supérieures de notre atmosphère. Voilà qui est fait!
La conséquence pour nous étant que comme la force des mouvements ondulatoires dépend plus de la température absolue et du gradient thermique que de la vitesse du vent, ce n’est pas parce que le vent soufflait à 150 km/h que nous devions trouver ces 10 m/s netto des journées folles. Et c’est effectivement ce qui nous a le plus manqué. En revanche, nous n’avons jamais eu froid, la température entre 7.000 et 8.000m, nos altitudes maxima en pointe, oscillant autour de -25°C, contre les -35°C et même -38°C observés en 2003 et 2004.
Fig. A
Cet air "chaud" provenait directement de la zone sub-tropicale par le biais non pas de un, mais de trois anticyclones qui se passaient le relais. La carte TEMSI du 27 novembre (Fig. A) montre un exemple qui s’est souvent répété. Bariloche se trouve pratiquement au croisement du 40ème parallèle et du méridien 70°, avec à gauche la fin des lacs chiliens et à droite la pointe interne de la presqu'île de Valdès (très facile à identifier sur la carte). Evidemment, lorsque les trois H étaient soudés, c’était le tourisme garanti ! La carte TEMSI du 14 novembre (Fig. B) en est un bel exemple: les 2/3 de l'Argentine sont sous la canicule, les fronts ne passant qu'au sud du 50ème parallèle, soit 1.000km plus au sud. Il ne faut pas oublier que c'est moins la présence de l'anticyclone à gauche que celui de droite qui est dommageable pour le vol d'onde. Les meilleures situations ondulatoires sont celles à "flux tiré", l'absence de basse pression à droite est alors fortement préjudiciable aux mouvements ondulatoires.
Fig B
L'onde de sud
En effet, un seul centre de hautes pressions positionné à gauche de notre position n'est pas à lui seul suffisant pour bloquer la forte circulation d'ouest existant en permanence dans cette région. Il peut tout juste la dévier. Comme l'anticyclone tourne dans le sens antihoraire, nous sommes alors gratifiés de vents de sud, froids, secs et stables, qui nous génèrent des ondes sans lenticulaires avec quelquefois 1/8 de rotors, identiques à celles des Alpes, créées par chaque relief isolé, sans aucune synergie entre elles, montant au maximum vers 4.000÷5.000m avec des varios moyens de 1 m/s. En conséquence pas moyen d'aller ni vite ni loin (1.000km à plus de 100 km/h, tout est relatif!), puisqu'il faut voler à l'intérieur de la cordillère, où il y a peu de terrains de dégagement. En revanche, c'est une excellente situation pour l'entraînement car elle oblige le pilote à "lire" le terrain et le ciel afin de deviner la position du prochain ressaut, sachant que les raccrochages bas sont à proscrire et que les terrains de secours habituels ne sont plus accessibles en finesse 100 comme d'habitude, puisque le vent est plein travers et moins fort. Nous avons ainsi pu découvrir les Andes dans leur immense beauté vierge de toute contamination humaine, la ligne bleue du Pacifique face à nous, les yeux pouvant s'abandonner à la contemplation sans le stress du "netto" ou de la "moyenne".
Fig C
C'est dans ces conditions atypiques que Philippe a fait connaissance avec les ondes andines le 4 décembre, la carte TEMSI (Fig. C) mettant bien en évidence le système totalement anticyclonique sur tout le pays tout en laissant passer un flux de S-SW avec des vents de 20 kt à 3.000m, suffisants pour se faire plaisir.
Fig D
Le météogramme (fig D) montre bien la haute pression (1.024 à 11h UTC) et malgré tout des vents du 190-200 de 25-30 kt à 5.000m avec des ondes isolées bien établies. Observer la température le matin à 8h UTC soit 5h locales: 0°C avec -2°C sensible. Et pourtant nous sommes à deux semaines de l'été, avec la canicule 10 jours avant et 10 jours plus tard. C'est aussi le charme de ce pays, on ne s'ennuie pas avec la météo! Le décalage horaire à cette saison était UTC -3, puis est passé à UTC -2 avec l'heure d'été.
Fig E
La fig. E montre les vents à 3.000m à 9h locales, on y voit bien la forte composante sud depuis Bariloche jusqu'à la "fin du monde", ainsi que le thalweg passé la veille, maintenant 1.000km à l'est. Noter qu'à Bariloche, les vents au sol sont toujours du secteur W pour cause de relief pour des vents de gradient allant du S au NW. Au-delà, ils sont N ou E, mais dans ce cas le décollage n'est pas possible pour cause d'obstacle au QFU 12. De toutes façons, le vent d'Est signifie, ici comme dans les Alpes, plage ou parapluie, en tout cas pas vol à voile.
Novembre aura été capricieux avec 10 jours de vol d'onde sur 18 de présence, mais nous a offert les plus belles situations de saut hydraulique, celui que j’ai baptisé "saut de Bidone" en mémoire de cet hydraulicien de Turin qui en a écrit les équations il y a près de deux siècles, en 1820. Je développerai ce thème dans un prochain article. Le mois de décembre est habituellement le plus propice aux grands vols de par la durée du jour (presque 16 heures volables), des températures plus clémentes et encore suffisamment d’énergie ondulatoire, novembre étant habituellement plus violent mais souvent pluvieux avec des journées plus courtes et plus froides. Cette année, seulement 17 jours ont été volables en onde en décembre, et encore, jamais une journée entière de 16 heures et jamais avec des conditions de record. De janvier, je n'attendais que un ou deux cycles de un ou deux jours, comme ceux qui ont permis aux chanceux des années précédentes de mettre en poche les records sur triangle, mais je n'aurai eu que deux occasions, le 1er janvier (dur, dur, le réveil…) qui nous a valu en direct le spectacle de l'explosion du volcan Llaima (voir plus avant) et le 8, dernier souffle de la saison qui m'a toutefois permis de ne pas rentrer bredouille, avec dans la musette quatre records de France en classe 15 mètres dont le premier aller et retour de 1.000km et 1.450 km sur 3 points. Merci EPSON Météo!
La bonne surprise de janvier aura été le thermique, mais il a fallu attendre le 19 janvier pour goûter aux beaux cumulus avec bases entre 3.000 et 4.000m, altitude nécessaire pour se promener en sécurité lorsqu'il n'y a qu'une piste posable tous les 100km. Un des côtés fortement ludiques de ces conditions est que l'on fait finalement connaissance avec le paysage puisque par principe on raccroche relativement bas en local d'une piste au milieu du désert ou dans les cailloux, ceux là même que l'on survolait en onde à plus de 4.000m et que l'on ne voyait que très rarement pour cause de couche nuageuse. Je dois avouer que j'ai vraiment éprouvé un immense plaisir à gratter les moustaches des alpinistes (pardon, des andinistes) le long des pitons du Cerro Catedral, une fois même accompagné d'un guide du club andin!
La latitude de l'aéroport de base était cette année fondamentale
De par la présence continue et à des latitudes anormalement basses des anticyclones, les bases de départ de Chos Mallal (450 km au nord, 37°S) et Zapala (250 km au nord, 39°S) ont été cette année très fortement pénalisées, subissant des périodes caniculaires insoutenables (souvent 35°C à l'ombre en décembre sans un souffle de vent). Aucun vol digne d'intérêt n'a eu lieu au départ de ces aéroports, Zapala était désert. Même San Martin (115 km au nord) a souvent été "involable" alors qu'un petit vent nous permettait de partir vers le sud sur la pointe des pieds pour jouir de conditions fantastiques à partir d'Esquel (200km au sud, 43°S) où le Suisse Jean-Marc Perrin y avait déplacé sa base après un mois à San Martin. C'était effectivement le meilleur point de départ, mais n'a pu être exploité vu l'impossibilité de continuer plus au nord du 36ème parallèle (soit quand même 800 km au nord, il faut relativiser!). Avec en supplément le problème du contrôleur d'Esquel qui ne parle que Castillan, certains pilotes de mon groupe n'auraient pas pu voler. Il n'est pas inutile de rappeler qu'Esquel a été le point de départ en 2003 de cinq records du monde en direction du Nord pour 2.000km, deux de Steve Fossett et Terry Delore et trois de votre serviteur.
Foto Q
Foto K
A Bariloche (41°S), nous étions donc idéalement positionnés. Cette ville (aujourd'hui 150.000 habitants) étant également le plus important centre touristique de Patagonie, nos pilotes n'avaient que l'embarras du choix en options alternatives au vol à voile. Ce qui nous a valu de mémorables parties de pèche (photo Q, merci Photoshop!) et le jour de Noël, Michel se prenait pour Di Caprio (photo K).
Il était véritablement surprenant d'observer comme le ciel était très souvent comme coupé au couteau avec un bleu profond au nord sur des lacs miroirs, et des lenticulaires se renforçant vers le sud.
Fig H
La carte des vents du 19 décembre fig. H montre bien cette situation "tranchée nette", involable au nord du 40ème (San Martin), et excellente et homogène jusqu'à la "fin du monde". Avec Philippe nous ferons un vol magnifique vers le sud en exploitant un saut hydraulique qui s'est formé au-dessus de nous et progressait vers le sud au fur et à mesure que nous avancions. On en voit bien la matérialisation à gauche du B sur la photo satellite fig. I. Evidemment un coup de chance, mais il fallait être là au bon moment.
Fig. I
L'éruption du volcan Llaima du 1er janvier 2008
Lors du retour d'un grand vol vers le sud le 1er janvier, nous observons à 200km au nord de Bariloche la formation d'un nuage "en tour", totalement isolé, d'un blanc immaculé. Surprenant, car il n'y avait pas d'instabilité susceptible de déclencher des orages, et même si cela avait été le cas, la tour, haute d'au moins 6.000m (notre altitude) ne partirait pas en enclume mais se laisserait doucement incliner par le vent. De quoi s'agissait-il? Une éruption d'un volcan du côté de San Martin? J'appelle la tour qui dit ne rien savoir et nous rentrons donc sans aucune information. Ce n'est que le soir que nous apprendrons par la télé l'explosion du volcan Llaima, qui heureusement ne fit pas de victimes.
l'éruption d'un volcan commençant par l'évaporation brutale de tonnes d'eau formant une énorme tour d'un blanc immaculé se courbant sous l'effet du vent, remplacée au fil des heures par un triste nuage noir virant au brun, composé de cendres très fines et très dangereuses pour l'aviation. La photo (N) montre le même type de nuage lors de l’explosion du Chaiten (voir plus avant). Dans la semaine qui suivit, ce nuage de cendres faisait plus de 500km de longueur sur 5.000m d'épaisseur, la visibilité dans la ville de Neuquen était réduite à 300m, tout le trafic aérien local était neutralisé et les avions faisant le parcours Buenos Aires - Bariloche devaient dévier 500km au sud avec des retards pouvant atteindre une heure. Nous avons tenté l'approche en vol à voile le lendemain (photo F) mais les conditions météo ne nous ont pas permis de le survoler suffisamment haut. Comme je volais sur le Ventus et Michel sur mon Nimbus, nous en avons profité pour immortaliser ce vol en patrouille sur notre volcan " local et national" Lanin qui lui ne fume plus depuis des années. (Photo G)
L'éruption du volcan Chaiten du 3 mai 2008
Foto M
Foto N
Au moment où nous écrivons ces lignes, un autre volcan chilien, le Chaiten situé 200km au sud de Bariloche, disperse ses cendres à travers toute l'Argentine jusqu'à l'Atlantique (Photo M). Les aéroports de Bariloche et Esquel sont fermés non seulement pour les cendres qui les recouvrent (atteignant 15 cm d'épaisseur à Futaleufu près d'Esquel), mais parce qu'il est impossible d'y arriver ou d'en partir sans traverser le nuages de cendres composées de fines particules vitrifiées très abrasives pour moteurs et cellules et très toxiques pour les êtres vivants. Il n'y a plus d'eau potable car elle est pompée dans des rivières polluées. A ce jour, 700.000 moutons ont péri, 40% de la production de laine est perdue. Esquel et sa région sont dans la misère noire. Un désastre comme Pompéi a pu être évité grâce à la rapidité des communications et 4.500 personnes ont pu être évacuées en quelques heures. Pour ceux qui lisent l'Espagnol, vous disposez de deux journaux locaux en ligne, http://www.elcordillerano.com.ar/ et http://www.rionegro.com.ar/. Un malheur n'arrivant jamais seul, l'anticyclone et la sécheresse sévissent, le vent est faible et seule la pluie pourrait aider mais pour une fois elle manque à l'appel.